Article proposé par JeanClaudeGrognet, paru le 21/05/2024 08:36:50
Rubrique : Coup de coeur, lu 486 fois. Pas de commentaires
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On écrit à attelage.org, et c'était le temps des cerises


 

 

 

    La semaine dernière, 2 messages internationaux , tous 2 rédigés en français, sont tombés sur l'écran d'attelage.org. Le premier venait des USA, la personne était en recherche d'une personnalité bien connue de l'équitation française.

    Recherche résolue en 48 h

 

    Le second message venait de Tchéquie. La personne était à la recherche d'un livre de Juju.

   

    Une belle occasion de rappeler ce très beau texte de Julie Wasselin-Degrange

 

JCG

 

:-:-:-:-:-:

 

 

    Les cerises

 

    En ce temps-là, j’étais en volée  dans l’attelage à quatre chevaux d’un meneur qui sortait en compétition de temps en temps, oh, pas souvent, sans autre prétention que de bien faire, parce qu’il pensait à juste titre que seuls les meilleurs devaient être récompensés… car il arrive que des agités du bocal ou des nullités en manque de reconnaissance s’emparent d’une place sur les podiums, laissant à leurs pieds ceux qui respectent leurs chevaux, ceux qui les travaillent suffisamment pour qu’ils soient présentables, et qui parfois se privent pour eux, mais oui… c’est une erreur de croire que seuls les ploutocrates ont des chevaux.    

   

    Lui ?

    N’ayant pas la cervelle en ébullition, et soucieux de ne pas mettre la charrue avant les bœufs il se la jouait relax, prenait conseils, nous écoutait… eh oui, c’est rare, et fignolait « Le » dressage, parce que, tout de même, c’est le b.a.-ba, voyant bien que, peu à peu, sa main gagnait en intelligence et obtenait que nous soyons en équilibre, « et » le restions, ce qui n’est pas le plus évident.

   

    Ne courant pas après nos têtes, légers, fluides réactifs, et surtout jamais contrariés par des actions inopportunes, nous étions capables de raccourcir nos trajectoires, gagnant ainsi de précieuses secondes sans prendre le risque de nous vautrer dans le premier obstacle venu.

    Il nous emmenait donc en concours quatre ou cinq fois par an, passer un bon moment… en principe, c’est fait pour cela, mais il est vrai ça ne saute pas aux yeux quand on voit des concurrents hurler, frapper leurs chevaux, et même tricher pour s’imposer.

 

    Quand il était aux guides, cet homme qui me tenait dans sa main comme on tient un petit oiseau venait essentiellement voir s’il avait ou non fait quelques progrès.

    Dans les jurys d’ailleurs, on entendait souvent dire que :

    « Des comme ça, on aimerait en voir plus souvent ! »

    D’autres, oubliant que le cheval n’est que leur reflet, venaient voir si c’étaient leurs chevaux qui en avaient fait… mais vous ne l’ignorez probablement pas, le cheval ne fait que ce qu’on lui demande, ce qui n’empêche pas celle ou celui qui est au bout des guides de l’accuser de tous les défauts de la Terre.

   

    Bref… comme les ambitions de mon meneur et maître ne dérangeaient personne, et que, par ailleurs, on buvait force canons au cul de son camion, puis que « chez lui », l’ambiance était sympa, il était fort apprécié.

 

    Un jour, c’était en Bourgogne, au temps béni des cerises, nous participions à un concours où les organisateurs avaient, entre autres attractions, monté un stand croulant sous une montagne de cerises de Burlats, de ces bigarreaux noirs, croquants, sucrés, luisants et rebondis, tout à côté du terrain de maniabilité, et juste dans le prolongement de la tribune du jury.

    Tribune où, nantis de tous les pouvoirs, seuls les « élus de la Fédération » ont accès, au cas où certains courtisans l’oublieraient.

    Là, cinq d’entre eux se préparaient à la gestion de cette dernière épreuve en se répartissant les tâches, micro, chronos et/ou feuille de notation. Notons au passage que certains qui n’étaient pas des plus modestes, ne se battaient pas pour tenir ladite feuille, moins simple et plus risquée à gérer correctement qu’un chrono…

    Soudain la présidente s’esclaffa :

    -Quand même, c’est le supplice de Tantale[1], ce stand qu’on nous a mis sous le nez ! allez… nous avons encore un peu de temps devant nous, que diriez-vous de juger la mania avec quelques-unes de ces belles cerises sous la main ?

    - Ah, ah, belle idée, ouiii, gloussèrent ses assesseurs.

    - Alors je vais nous en chercher.

 

    Mais à peine eut-elle quitté sa chaise que mon meneur et maître qui reconnaissait son parcours à pied et passait justement devant la tribune à ce moment-là, se précipita en acheter un plateau qu’il déposa sur leur bureau en riant !

   

    - Je vous ai entendus… allez, bon appétit les gourmands !

   

    Personne sur le terrain n’eut l’idée sournoise d’évoquer une tentative de corruption… en effet la maniabilité n’est pas une épreuve aisément contestable : le chronomètre tourne et les balles tombent ou ne tombent pas.  Bien sûr, il arrive que certains passent une porte à l’envers, en oublient une, en repassent une qu’ils ont déjà franchie, ou bien qu’un groom montre le chemin à son meneur parce qu’il ne sait plus où il en est, mais ça, en fait, tout le monde peut le voir car il y a toujours foule autour de la mania, épreuve « juge de paix » capable de chambouler les résultats provisoires[2].

   Comme mon meneur et maître n’était pas dans les favoris ce jour-là, personne n’irait lui chercher des poux, il ne dérangeait pas.    

    Il s’éclipsa donc sans se presser.

   

    Avec plus de quatre-vingt concurrents au départ, il avait largement plus de deux heures devant lui pour nous panser, nous harnacher, nous mettre à la voiture et nous détendre, parce que, si vous ne le savez pas, les attelages à quatre chevaux passent toujours en dernier, et ce n’est pas pour rien : plus beaux, plus étonnants que les autres équipages, ils permettent de garder le spectateur en haleine jusqu’à la fin du concours, ce qui est excellent pour la buvette et les finances des organisateurs. 

 

    Mais il est bien court, le temps des cerises…

 

    … et « Des comme ça », pour en finir je ne suis pas sûre que nos juges en aient vus bien souvent, surtout que le temps des cerises ne dure pas longtemps.

 

                                                    À Pascal Hédiger

 

                                                             Julie Wasselin

 

 

 

 



[1] Un exemple : persécution de l’être humain qui a devant lui, l’eau et la nourriture dont il a absolument besoin pour vivre, mais qui ne peut pas les attraper.

[2] Classement des concurrents après le dressage et le marathon.


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