Article proposé par JeanClaudeGrognet, paru le 29/01/2017 08:18:18
Rubrique : Interviews, lu 1877 fois. Un commentaire
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JEROME VOUTAZ m'a dit... et on a bien rigolé.


 

 

           JEROME VOUTAZ

 

         Incontestablement si un meneur a marqué les esprits durant cette année 2016 et cette fin  de saison c'est bien le meneur suisse Jérôme Voutaz qui vient de terminer second du CAIW de Leipzig, se qualifiant ainsi pour l'étape finale de la Coupe du Monde.

         attelage.org s'est rapproché du meneur suisse pour un entretien, qui je crois, laissera un très agréable souvenir aux participants, tant l'ambiance a été franchement décontractée, simple, et joyeuse.

         C' est finalement pour tout dire, trois qualificatifs qui résument très bien Jérôme Voutaz.

         Pile à l'heure naturellement, notre échange débute par un petit point obligé sur la situation personnelle du meneur.

  On sait de vous que vous êtes dans l'industrie automobile, que vous avez 38 ans ...

 

 Oui je suis garagiste à Martigny- Croix, gérant associé d'une concession Renault. Les chevaux sont chez Pierre Emonet à Sembrancher. Non je ne suis pas marié, je suis un célibataire occupé !( ça commence bien, début d'une rigolade qui va se prolonger tout l'entretien).

 

Sembrancher, la situation géographique et le village

 J'aimerais que l'on débute cet entretien en parlant de vos chevaux franches montagnes qui viennent de l'élevage de votre ami Pierre Emonet.

 En nonante quatre (en suisse dans le texte),  Pierre Emonet a acheté son premier cheval, un cheval de l'armée suisse. En 2004 nous sommes allés passer notre brevet d'attelage, et en 2011 notre licence autorisant notre participation aux concours nationaux.

En 2013 j'ai eu ma licence S autorisant ma participation au concours internationaux. A la base le franche montagne est un cheval de trait, il était employé pour le travail, et aujourd'hui la fédération suisse veut en faire un cheval de loisir. Ils ont bien affiné cette race et les meneurs les plus motivés peuvent les utiliser maintenant pour les compétitions.

 Cette évolution s'est faite très rapidement pour passer du cheval de trait au cheval de compétition, avec des qualités de vitesse... C'est tout de même exceptionnel ?

 C'est clair, c'est exceptionnel, mais c'est aussi les préjugés qu'il y a autour du franche montagne qui donne ce sentiment : " c'est un cheval de trait, c'est un gros cheval, c'est un cheval lourd ..."  Mais la réalité est très différente.

 Comment travaillez vous vos franches montagnes ? Comment les choisissez vous ? Vous les montez ?

 Je monte comme un sac de pommes de terre, donc je ne monte pas. Je ne fais que de l'attelage, beaucoup de travail d'assouplissement, de l'entraînement physique le week-end, que du plaisir et du loisir.

         La sélection que l'on a décidée de faire avec Pierre, c'est d'acheter des poulains de six mois à un an. On les a vu grandir, on les a débourrés, on a aussi fait naître. On a constitué l'attelage comme deux touristes n'y connaissant rien du tout. Gentiment on a poussé les portes une a une, on a progressé comme ça. Pour le moment nous n'avons pas acheté des chevaux déjà prêts.

 Vous pensez que la race  des franches montagnes peut accéder notablement et durablement  au haut niveau international ?

 Pour le franche montagne d'aujourd'hui j'y crois ! Ce qui est essentiel c'est la motivation et l'entraînement.

  On peut connaître votre passé équestre ? Qui vous a enseigné l'attelage, quelle "école" avez-vous suivi ?

 J'ai vraiment abordé le cheval comme un animal que l'on doit apprivoiser. Je crois que l'on doit progresser avec l'animal. Avant 2004 j'attelais comme un meneur du dimanche, et puis j'ai passé mes examens "de sécurité" pour faire des petits concours. C'est Jean-Jacques Haenni qui menait à quatre chevaux, qui m'a donné un véritable enseignement, dans le menage en grandes guides. Je me souviens de l'une de ses consignes : "ne va jamais plus vite que tes mains ne peuvent faire".

 Comment s'organise le travail de vos chevaux ? Le travail est exceptionnellement efficace puisque vous êtes arrivé  en peu d'années, de 2013 à 2016, à vous hisser à la 12e place de la computer List internationale FEI. Ce n'est tout de même pas rien ! C'est votre talent de dresseur qui fait cette réussite ?

 (rires) non ce n'est pas le talent c'est la motivation ! Pierre s'occupe de tout ce qui est nourriture et soins, et moi je m'occupe de l'entraînement. J'aime la compétition, je m'interroge de savoir pourquoi celui qui est devant moi est devant moi et puis "on" s'accroche !

 Certes mais tout de même ! Il y a devant vous et derrière vous des " gros bras" qui ont des années d'expérience internationale ...

 C'est vrai il y a des générations de meneurs dans le haut niveau ... Mais la recette "miracle"  c'est vraiment de se remettre en question chaque jour avec les chevaux. Le cheval est comme il est, et c'est à nous de trouver les solutions. Ce n'est pas au cheval de s'adapter à l'homme. Chaque cheval est différent, c'est au meneur de trouver les solutions. Se remettre en question tous les jours, encore et encore, c'est vraiment la recette pour avancer.

 Certes, certes, la remise en question permanente est la base du progrès, mais tout de même,  vous devez avoir du talent pour percevoir et analyser ce qui permet de monter les marches du haut niveau aussi vite ...

 

  Je ne sais pas, je dirais à chacun sa méthode. Mais la grosse force de notre attelage c'est d'avoir des chevaux qui ont grandi ensemble. Regardez les vidéos, les juments travaillent ensemble. Peut-être que c'est la différence avec d'autres chevaux et que mes chevaux travaillent avec le cœur. C'est une sensation inexplicable, mais on sent qu'elles veulent faire le maximum pour me satisfaire. J'utilise beaucoup la voix, rarement le fouet, je sais qu'elles me donnent  100% de leurs possibilités.

 

 Le caractère du franche montagne est un atout dans sa réussite, de par son origine de cheval de trait ?

 

 Je pense que la plus grande force du franche montagne c'est sa tête. Dans mon attelage j'ai 2 championne suisse de débardage. Si demain je pars en débardage avec elles, je n'aurai  aucun problème,  je suis sûr que j'aurai un bon résultat. Si je fais un mariage, je peux prendre les quatre que j'ai en indoor en toute sécurité. Elles sont à l'écoute, toujours...

 

 On reproche aux franches montagnes un manque de " brillant" . Vous perdez combien de points selon vous ?

 

 Je perds 10 points sur une reprise de dressage seulement par ce que je rentre sur la carrière avec des franches montagnes. J'aime la compétition de dressage mais on doit juger ce que l'on voit. On devrait prendre en considération la race des chevaux. Si je rentre sur une la ligne du milieu, arrêt en X et salut au jury, je prends la note 6. Le juge en C ne peut pas voir les allures des chevaux, mais il sait que c'est des franches montagnes… Il y a des préjugés. Je ne veux pas critiquer le jugement, on doit faire avec, et après tout c'est moi qui ai choisi cette race !

 

 Parlons de vos objectifs sportifs...

 

 Je n'ai pas vraiment l'objectif d'être champion du monde. Si "tout se passe bien" comme à Leipzig, on peut être sur le podium d'un championnat du monde. A la finale de la coupe du monde, clairement Boyd Exell et Chardon ont le plus de chances, ils ont une grosse expérience. Je suis un apprenti quand je me lance sur la piste de Leipzig ou de Malines (Mechelen). J'y prends beaucoup de plaisir mais quand il n'y aura plus de plaisir je m'arrêterai.

         Les épreuves indoor sont vraiment le top de la compétition. On part toujours à l'aventure, sera-t-on capable de gérer la pression ? C'est toujours un challenge personnel remis en question.     

 

 Justement, de quoi est fait votre caractère ? Impulsif, méthodique, fonceur, montagnard tranquille ?

 

 (rigolade) je pense que je suis un bon suisse (désolé je ne peux pas traduire l'accent de Jérôme sur ce moment-là !) . Je suis un bon Valaisien avec un verre de rouge ! Nous dans le Valais on est un peu le village gaulois de la Suisse. On n'est pas forcément calme, impulsif , fonceur , accrocheur. Bon si je n'étais pas accrocheur je pense que je n'en serais pas là non plus!

 

  Mis à part votre profession et l'attelage il y a d'autres choses dans votre vie ? Vous êtes un homme branché internet, facebook ou twitter ?

 

 Non à ce niveau-là je suis un vieux garçon (rires) . Il y a d'autres choses plus passionnantes. Je préfère  faire une heure d'attelage que d'être devant un écran.

 

 

 Trois années de haut niveau ce n'est pas beaucoup d'expérience, mais c'est déjà un regard sur cette discipline et le haut niveau. Ces professionnels de l'attelage qui sont autour de vous, comment les voyez-vous aujourd'hui ?

 

 Le haut niveau tout le monde rêve d'y accéder. J'ai un problème, à part le français je ne parle pas grand-chose d'autre, ce qui est une barrière avec les autres concurrents. Si je parlais anglais je suis sûr qu'avec un gars comme Boyd Exell j'aurai des échanges. C'est un monde très ouvert et très sympathique. C'est vraiment une bonne ambiance, une ambiance bon enfant. Chardon est capable de faire un joli sourire,  de taper sur l'épaule et de dire bravo.

 

 Il y a un meneur que vous regardez comme un exemple à suivre ?

 

 En dressage j'ai toujours admiré Théo Timmerman. Il rentre dans le carré de dressage la tête un peu de biais, et il déroule sa reprise comme s'il était à la maison, sans les juges. C'est l'impression qu'il me donne. Il est au-dessus de tout, dans sa bulle, l'extérieur ne le pénètre pas. Je trouve sa décontraction fantastique.

         Je regarde beaucoup les vidéos des indoors, pour voir comment les uns et les autres font leurs boucles et à quels moments. C'est une façon de s'améliorer.

 

 Tous ces déplacements, ces concours, c'est beaucoup de moyens financiers et de temps. Comment faites-vous pour pallier à tout cela ?

 

 Il faut beaucoup de motivation, le soir après le travail il faut atteler. L'été c'est tous les jours ou presque. Pour l'hiver, j'ai monté un phare de voitures sur mon char (en suisse dans le texte), et je vais me promener dans la neige tout seul, souvent attelé en paire (rires). Je n'ai pas le choix, pas de manège, pas de carré sauf l'été j'ai un prés de 40 x70. Je n'ai pas de structure équestre, mais finalement ça ne va pas si mal ! J'attelle à deux ou à quatre, jamais à un et jamais monté.

         Je cherche prioritairement à faire un ensemble avec mes quatre juments.

 

 Votre vie comme tous les sportifs de haut niveau est parfaitement réglée et uniforme...

                 

                   C'est " travail, chevaux, dodo ?"

 

 

 (rires)  Oui pas facile de trouver une amie compréhensive, capable de supporter une telle vie. Je dois être encore célibataire à cause de ça. Celle qui m'acceptera sera forcément quelqu'un de bien (rires).

 

  Avez-vous aujourd'hui des sponsors ?

 

 La fédération suisse des franches montagnes me donne un coup de main. J'organise tous les ans un dîner de soutien. Le dernier dîner a réuni 300 personnes. C'est fantastique de voir l'engouement des gens, qui viennent nous apporter leur aide. C'est absolument extraordinaire. Le franche montagne est une identité suisse, et les vrais passionnés sont présents dans toutes les occasions. On réunit  les passionnés d'attelage et les passionnés des franches montagnes, les meneurs nationaux aussi sont toujours là.

 

 Vous êtes devenu l'ambassadeur  du franche montagne...

 

 Les titres j'aime pas ça ! On fait le mieux possible avec ce que l'on a dans les mains. Temps que je m'amuse et que j'ai les yeux qui brillent quand je suis en attelage ça va continuer…

 

         Aujourd'hui les moyens financiers et le temps on arrive à les gérer, donc on fonce. Je suis toujours disponible aussi pour les amis qui ont besoin d'un coup de main, j'ai tellement d'amis qui sont disponibles pour moi ! On a un grand problème sur cette terre c'est que l'on a que 24 heures par jour (rires).

 

         Une anecdote : la première fois qu'on a décidée de partir à quatre chevaux faire notre premier concours national, on était avec Pierre, 2 " touristes" . On est arrivé avec cinq chevaux dans le camion et trois poulains ... A la descente du camion, tout le monde nous a pris pour des illuminés ... A la fin du marathon on avait battu Werner Ulrich de quelques dixièmes. Après on nous regardait autrement. Je suis toujours parti avec ce principe, on se lance dans l'aventure et on verra bien.

         Pierre Emonet je lui donnais un coup de main à la ferme quand j'étais jeune. On n'a jamais fait de contrat, on a toujours acheté les chevaux ensemble, c'est de la pure amitié. Les décisions on les prend à deux. Notre team est 100% amateur, les portes s'ouvrent une à une, et ça va bien comme ça.

 

 Voilà, on s'est quitté là-dessus, avec l'engagement de se voir et de boire un coup ensemble au CAI de SAUMUR. Jérôme Voutaz y viendra, c'est une étape retenue pour l'année 2017 par la fédération suisse pour les meneurs.

 

@ Interview JCG

 

Jérome Voutaz et Pierre Emonet

 

 


  Commentaires
-Sympa par Zebulon (29/01/2017 14:14:53)
Belle leçon de simplicité et de modestie.