Article proposé par JeanClaudeGrognet, paru le 18/02/2021 10:50:00
Rubrique : Culture générale, lu 587 fois. Pas de commentaires
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1979, L'ATTELAGE par ADRIEN DRION (suite et fin)


 

          Voici un article datant de 1979 qui va compléter notre dossier "Histoire de l'attelage".

          Si vous aussi vous possédez un ou des  documents concernant l'Histoire de l'attelage, sportif ou non, nous serons heureux de la publier . JCG

 

    L'attelage

          par Adrien Drion contrôleur général, chef du service des haras

          1979 Joies du cheval (Hachette)

          L'automobiliste qui de nos jours traverserait la France de Dunkerque à Bayonne ne croiserait que quelques rares attelages, peut-être même aucun. Aussi serait-il bien surpris d'apprendre que les statistiques annoncent encore près de 900 000 chevaux de trait dans notre pays.

          C'est que maintenant les chevaux « ne font plus la route ». Les gros fardiers hier ont disparu devant les « poids lourds ». Seuls les camions transportent les betteraves à la sucrerie, les billes de bois à la scierie, les balles de lin à la filature. Les chevaux de trait reste à la ferme ou souvent ils ne sont utilisés que pour des travaux légers ; les travaux lourds : labours profonds, débardage des betteraves, moissons sont effectués par des tracteurs agricoles.

          Mais si le tracteur règne en maître dans les vastes plaines de la Beauce et de la Brie ou sur les plateaux du Soissonnais, il s'adapte mal aux régions accidentées comme les collines du Boulonnais, aux terres humides des Flandres, aux petites exploitations de l'Alsace ou de la Bretagne, au vignoble du Midi.

          Il reste donc encore de nombreux chevaux de trait qui, selon les climats, les formations géologiques des terres, les utilisations demandées se répartissent en quatre grandes races françaises au standards nettement définis : l'ardennais, le boulonnais, le breton et le percheron.

          Il convient également de citer le petit comtois, cheval des plateaux du Jura, de taille réduite, distingué, très rustique, ardent au travail et résistant au climat montagneux. Cette race aux effectifs malheureusement peu nombreux joue actuellement d'une vogue bien méritée.

          Les plus purs spécimens de ces races se trouvent chaque année réunis au concours général agricole de Paris, et c'est toujours avec un grand succès qu'ils défilent sous les yeux admiratifs des citadins.

Le breton est le plus souvent alezan, avec beaucoup d'expression, une splendide épaule, les membres bien trempés et des actions brillantes.

Il conserve de très nombreux adeptes tant en France qu'à l'étranger.

          Il est navrant de constater que, par suite d'un soi-disant progrès, les chevaux de trait, résultats de plusieurs siècles de patiente sélection et de judicieux croisement, connaissent de nos jours une crise alarmante.

          La mentalité est-elle que le jeune cultivateur a peur de passer aux yeux du voisin pour un attardé s'il ne possède pas un tracteur aussi puissant et moderne que le sien. Et cependant, comme le reconnaissait un ancien ministre de l'Agriculture, « la motorisation a été poussée quelquefois au-delà de la rentabilité même (1) ».

          L'administration des haras s'est donc émue d'une telle situation qui pousse à la ruine nombre de petits exploitants, bon cultivateur sans doute, mais médiocres comptables. Les traditionnels concours d'attelages de chevaux de trait ont été maintenus et développés  dans les anciennes régions d'élevage, comme la Bretagne, d'autres ont été créés dans le but de maintenir l'amour du cheval dans les campagnes.

          Les épreuves attelées de Bretagne sont très anciennes. Elles sont à l'origine de la race postière qui fit la fortune de cette province. L'ancien bidet de la montagne bretonne ou de Cornouailles était de petite taille (1,40 m), d'un aspect commun et marchait l'amble ; c'est l'unique moyen de locomotion de ces pays pauvres et mal pourvus de route. Ce petit cheval fut transformé d'abord par le croisement avec des étalons arabes ou anglais (cela occasionna quelques déboires), puis avec des carrossiers normands, enfin par l'importation d'étalons Norfolk. Ces derniers eurent une influence très heureuse en produisant le demi-sang Norfolk – breton, qui devint le postier breton à la réputation mondiale, dont les qualités étaient mises à l'épreuve sur le classique parcours de la lande de Pencram, couru traditionnellement la veille des achats d'étalons par les Haras nationaux.        

 

 

 

1 « dans les exploitations familiales seulement 12 % des travaux atteignent 80 % de la charge maximale du moteur, tandis que pour la moitié des travaux annuels le moteur ne fonctionne qu'à 35 % de sa puissance.

De ce fait, bien souvent les cultivateurs achètent des chevaux–vapeur pour le plaisir de ne pas les utiliser et… de se ruiner. » (Dr  Seifer, traduction littérale)

 

 C'est en s'inspirant des épreuves attelées de Bretagne que, plus récemment, ont été organisés les concours de Maîche (Doubs) et de Semur en Auxois. Maîche est la capitale du cheval comtois. Ce petit cheval toujours réputé pour sa résistance et son attitude à la traduction. On raconte que pendant la Grande Guerre un ancien éleveur, le père Perrin, a effectué dans la journée, avec sa jument attelée à une voiture à quatre roues, le trajet Provenchère-Besançon et retour, soit 112 km, en deux temps de trot. Nombreux sont encore les comtois qui, matin et soir, vont porter au chalet, c'est-à-dire à la fromagerie, le lait de la journée, attelés à une voiture à quatre roues (plus indiquée en pays montagneux qu'une charrette à deux roues). Cette voiture est remplacée, en hiver, par un traîneau.

          Oui, les paysans du Doubs aiment encore leurs chevaux ; ils en sont fiers savent s'en servir. C'est là un exemple qui pourrait et devrait être suivi dans d'autres régions où la jumenterie est encore nombreuse, comme le Boulonnais, les Ardennes la Mayenne.

          Ces concours d'attelages, toujours populaires, doivent conserver un caractère folklorique ; ils créent une ambiance sympathique compétition, maintiennent le goût et l'utilisation du cheval rural, enfin sont une occasion d'activités artisanales et de joyeux divertissements locaux.

          Les races de trait subi de nos jours une terrible crise qui amenuise très dangereusement leurs effectifs, il n'en est pas de même des races de chevaux de sang. Celles-ci après la dernière guerre, avaient aussi connu une grave période de déclin du à la réduction brutale des achats de la remonte vers. En quelques années, les effectifs de chevaux de selle avaient fondu, mais grâce aux efforts de l'administration des Haras, une jumentrie avait plus d'être conservée dans les berceaux de race de la Normandie, du Charollais et du Sud-Ouest. C'est en partant de ces «îlots de résistance » que l'élevage du cheval de selle put prendre le magnifique essor que nous constatons aujourd'hui, essor dû à l'engouement dont bénéficient l'équitation, tant l'équitation  sportive que l'équitation de masse (l'équitation populaire, selon l'expression d'un ancien ministre de l'Agriculture).

          Les concours hippiques sont de plus en plus nombreux ; les concours complets, bien que de création récente, se multiplient dans toutes les provinces, et le dernier venu, le tourisme équestre, commence à faire parler de lui en organisant de grands rassemblements nationaux et des épreuves d'endurance. Mais parmi toutes ces disciplines il en est une qui, en France, sombre dans l'oubli : l'attelage des chevaux de sang. Dieu sait cependant, les attelages de sang étaient nombreux au début du siècle. L'automobile leur a porté un coup brutal et, maintenant, la circulation intense et les routes goudronnées, dangereusement glissantes leur sont peu favorables.

          Si les vieux principes de l'ancienne école française sont universellement répandus et forment la base de l'équitation moderne, ce sont par contre les méthodes anglaises qui ont été adoptées en attelage et constitue la tradition de l'art de mener, du « menage ».

          Il y a plus en France de concours d'attelage de chevaux de sang ; autrefois la Société Hippique Française en organisait chaque année au Grand Palais (jusqu'en 1914). Par contre ces concours existent encore à l'étranger, dans les pays de l'Est en particulier. En Angleterre pays de traditions nombreux sont encore les bons whips pratiquant le coaching est capable de mener aisément un four in hand.

          En Suisse, le Dépôt fédéral de Berne possède une section attelage avec les spécialistes qui servent d'instructeurs et enseignent suivant le style classique anglais dans les centres de cavalerie, dans les sociétés hippiques et également dans les écoles d'agriculture ; des concours sont organisés régulièrement sous le patronage de la fédération Suisse des sports équestres.

 

 

Postiers bretons du haras de Lamballe

 

L'Allemagne organise chaque année de très importantes manifestations d'attelages. L'une se déroule à l'occasion du CHIO d'Aix la Chapelle, qui forment un véritable championnat d'Europe de cette spécialité, l'autre est le derby de Hambourg.

          Le concours d'Aix la Chapelle réunissait l'année dernière 11 teams allemands, trois hongrois, un polonais, un américain, et deux suisses. La plupart de ces teams appartenaient à des établissements militaires ou à des haras d'État. Les attelages allemands avaient été sélectionnés auparavant dans des concours locaux. Le classement final se fit sur sept épreuves différentes : présentation à deux et à quatre, reprise imposée de dressage à deux et à quatre, et enfin deux épreuves en terrain varié avec passage de gué ; de plus, en 1966 une épreuves facultatives de tandems réunissait 12 concurrents. Le gagnant de ce combiné, en 1966 et en 1967 fut le Suisse Auguste Dubey, instructeurs en chef du dépôt fédéral de Berne.

          Quant au derby de Hambourg, créé en 1950, c'est une épreuve très dure qui nécessite des chevaux d'âge est très entraînés. Après les épreuves de dressage à 1,2, et quatre chevaux, se dispute  le fameux parcours de 30 km comportant 10 km sur route au trot (allure libre), puis 10 km au pas, et pour terminer un parcours en terrains variés avec obstacles naturels, passages de rivières… En 1967 le derby fut gagné par le hongrois Kädar (classé troisième au combiné d'Aix-la-Chapelle).

          Actuellement en France, en dehors des officiers des haras, seuls quelques à rares amateurs continuent à « mener » ; il convient de citer parmi eux Monsieur Jean Landrin qui, récemment encore, présentait magistralement un très beau tandem attelé.

          En 1963, à Bois le Duc en Hollande, les haras nationaux organisaient une magnifique présentation de 10 attelages d'étalons dont un tandem de trotteurs (Cluny) et un attelage de six selle français (Saint Lô). Le véritable triomphe qui sanctionna cette manifestation constitua la plus heureuse des publicités pour nos races nationales, tant de selle que de trait, à tel point que l'année suivante la Belgique invitait l'administration à renouveler cette présentation à l'occasion du concours agricole de Bruxelles. Ce fut un nouveau succès et un véritable tour de force que de réunir autant d'attelages d'étalons dans l'enceinte couverte est relativement réduite du palais du Heizel. En effet les étalons sont beaucoup plus délicats et difficiles à mener que de simples chevaux de service. Cette présentation avait été minutieusement réglée  par l'inspecteur général de Laurens de Saint-Martin.

          L'administration des haras s'efforce donc de maintenir les traditions de l'attelage dans la plupart de ses dépôts, en particulier au Pin, à Lamballe, à Angers, à Saint-Lô. Ces traditions classiques impliquent la tenue des guides soit à la française (plus utilisée pour les attelages de trait), soit à l'anglaise, selon la méthode codifiée par L.Howlett dans son ouvrage Leçons de guides. Cette méthode est maintenant universellement utilisée. Elle permet de mener un attelage à quatre avec le plus de précision et de douceur possible pour la bouche des chevaux. Son principe est simple : les quatre guides, très soigneusement et définitivement ajustées, sont tenues dans la main gauche tandis que de la main droite, qui tient déjà le fouet, le cocher peut « dialoguer » avec chacun de ses chevaux en jouant avec les guides comme un pianiste joue sur son clavier. Principe très simple mais dont l'application n'est pas aisée et qui demande un long entraînement.

          La conduite d'un tandem est plus délicate que celle d'un « four in hand » ; elle exige beaucoup de doigté et des indications très discrètes car le cheval de flèche, à la moindre faute de main, peut faire demi-tour et venir, d'un air narquois demander des instructions plus précises au cocher. Aussi pour le tandem préférons nous, au peloton d'attelage à quatre, la conduite par légers glissement des guides effectués avec la main droite.

          De même qu'en équitation la discrétion dans l'emploi des aides est de rigueur ; pas de saccade brutale sur les guides, pas de claquements de fouet, pas d'appels de langue trop sonores… Correction dans la tenue : « le cocher doit être assis carrément et solidement sur son siège, les genoux rapprochés, les pieds bien appuyés sur la coquille, légèrement tournés au-dehors, le haut du corps vertical, les épaules effacées, la tête haute, droite, dégagée des épaules, les poignets soutenus et rapprochés à deux sous trois pouces de la ceinture » (chevalier d'Hémars).

 

 

Comme en équitation, l'action des guides s'exercera par les poignets et ne nécessitera jamais le retrait des coudes. Correction encore dans la tenue du fouet qui doit être toujours dans la main droite et dirigée vers le garrot du cheval de timon gauche, ni trop relevé ni trop abaissé. Jamais, lorsque l'attelage est en mouvement, le fouet ne doit rester dans le porte fouet. Parfaite correction, naturellement, dans la tenue vestimentaire ; on ne peut imaginer un cocher sans coiffure ou sans gants.

          Qu'il me soit permis, avant de clore cet article, de citer deux annecdotes personnelles.

          La première se rapporte au tandem. Il y a quelques années mon cheval de chasse ayant été blessé au dos et de ce fait un disponible sou la selle, je décidai l'atteler à une charrette pour le maintenir en condition. Je suis donc quelques laisser- courre dans cet appareil, et pour ne pas perdre la chasse, il m'arrivait, lors ce que le terrain était trop lourd, de suivre les cavaliers en futaie ; cela était si passionnant que par la suite j'ai mis ce cheval en flèche de tandem et ainsi, au trot gaillard, je traversais les futaies en m'efforçant d'éviter les souches, les trous ou les grosses pierres. J'ai connu ainsi, sur la charrette de tandem, de grandes joies sportives en ne faufilant au grand trot parmi les chênes.

          Seconde anecdote : lors de la dernière réunion en nocturne organisée au vélodrome d'Hiver, la Société du Jumping avait, dans son programme, prévu une présentation d'attelages ; j'avais été désigné par le ministère pour y participer avec mon attelage de quatre étalons trotteurs. Faute de temps, aucune répétition n'avait pu avoir lieu. Les chevaux, logés dans des boxes provisoire avaient été garnis de nuit dans une petite cour voisine. L'intense circulation dans ce quartier empêchait d'emmener se détendre les chevaux dans les rues. Les quatre étalons, peu habitués au brouhaha parisien, étaient très nerveux, et moi très ému. J'envisageais le pire : accrocher la porte d'entrée, rompre un trait, passer la flèche ou un palonnier sous les yeux des milliers de spectateurs. L'instant du numéro approchait.

          j'ajustai mes guides et démarrai dans la nuit. Je pris le trot mais, dans le couloir d'accès, sortant de l'ombre je trouvais brutalement ébloui par les flashs des photographes et par les projecteurs de la piste ; je devinais à peine les oreilles des chevaux de timon, je ne voyais plus du tous les chevaux de volée. Pas question d'arrêter. D'un vigoureux appel de langue, j'enlevais les quatre étalons, la main gauche crispée sur les guides, heureusement bien ajustées, et la droite maniant vigoureusement le fouet. Et tout s'est bien passé, hormis un pot de fleurs renversé à la sortie. Cette nuit là aussi j'ai connu, du haut de mon siège, de bien vives joies du cheval !

          En Belgique, le baron Jean Casier, président de la Société des Courses et maitre d'équipage du rallye Waregem, dans l'obligation d'abandonner l'équitation sportive, s'est tourné vers l'attelage; il possède dans sa belle propriété de Nokère, la plus remarquable collection de voitures et de harnais qui existe actuellement. Le tout est merveilleusement entretenu. Tous ses chevaux de selle sont mis dans les traits et, grâce à l'attelage, le baron Casier continue de goûter les joies de l'homme de cheval.

          Un proverbe arabe dit: "Où peut-on être mieux que sur le dos d'un cheval ?" Je partage entièrement ce point de vue, mais j'avoue que, solidement campé sur le siège d'un break, les guides dans la main gauche, le fouet dans la droite, au trot gaillard de quatre étalons de sang, on se trouve également fort bien!

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Photos Y de la Fosse David et C Machatscheck


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